Mémoire d’un ancien combattant

Claude Ferré : mon arrière arrière Grand Oncle

Claude Ferré : mon arrière arrière Grand Oncle

Par Clara Guillermou 1ère S5

Extrait des mémoires de Jean Ferré,  mon arrière arrière Grand Oncle

VIE D’ UN SOLDAT CARBONNAIS PENDANT LA GRANDE GUERRE

« Mon oncle et moi avions laissé Reims de côté et son glorieux fort de la Pompelle, pour courir vers la Champagne crayeuse encore toute blanche. Longuement nous nous sommes arrêtés en face du mont Cornillet. C’est là que Pierre, nous l’avons vu, devait tirer son fil électrique jusqu’à la tranchée de première ligne. Parfois désigné par son capitaine, il devait rejoindre les batteries à bicyclette un peu plus loin et aussi l’état-major abrité dans un château. Loin à gauche de la grande route, Pierre a voulu rejoindre un village où avait été inhumé un ami de Carbonne. Il a reconnu un énorme hangar où il avait passé plusieurs nuits dans la paille fraîche, là où son ami avait disparu pour rejoindre sans doute un de ces cimetières qui s’allongeait le long de la route où on ne distribuait plus de requiem. Ensuite la litanie champenoise se déroulait tristement. La Somme, les Suippes, les Hurlus. A Somme Suippes, Pierre a voulu rejoindre les Hurlus, périlleux lieu-dit, même à ce moment-là. Nous avons parcouru quatre kilomètres, quand nous entendîmes tonner un canon au loin. Nous avions pénétré dans le camp militaire de Suippes où dans le lointain d’autres artilleurs s’exerçaient. Cet épisode l’amusait beaucoup de penser que même à cet instant-là, d’autres artilleurs répétaient ce qu’il avait pratiqué en mai 1916, avant de défiler à travers l’Argonne. Il a fallu s’arrêter à Wargemoulin dont il gardait le souvenir de chevaux engloutis dans la boue et de canons qu’il fallait libérés de la glaise à la main. Là intervint pour lui un des miracles de la guerre : un sac d’avoine posé sur l’attelage du canon, lui servait de support pour jouer aux cartes avec un camarade. Il fallait passer le temps en attendant les prochaines salves. En cours de partie, sans prévenir, un obus allemand en perdition éclate plus loin, mais un éclat s’écrase entre les deux joueurs sur le sac qui se vide de son contenu. Surgit l’adjudant désigné qui leur reprocha de négliger ce qui était avant ce qui était aussi essentiel que les munitions : l’avoine, carburant de la cavalerie. Nous traversâmes d’un coup l’Argonne où son régiment ne s’était pas attardé. Forêt où les tranchées se trouvent encore arrondies et où d’immenses excavations servent de mares à des biches champêtres. Nous avons ralentis en bas de la côte, là où Louis XVI fut rattrapé par l’aubergiste alcoolique.

Le lendemain, Verdun nous attendait mais au paravent quittant l’Argonne, une halte s’était imposé, à la butte de Vauquois, sommet si on peut dire de 290 mètres qui devait barrer le chemin de Verdun. Les deux armées jouaient à creuser des galeries taupinières, qu’elles faisaient sauter à tour de rôle, dans d’énorme geyser de terre. Pierre n’y était jamais allé, Verdun pour lui c’était le ravin de la mort, il y déambulait avec son capitaine pour choisir un terrain plus favorable pour les tirs de leurs canons, le capitaine le précédait de quelques mètres quand un obus s’écrasa entre les deux s’enfonçant dans la boue sans exploser. Après cette salutation à l’endroit exact de l’événement, nous rejoignîmes l’ossuaire près de Vaux. Ses tombes et ses monuments.

Puis ce fut du moment la visite de l’intérieur fut sinistre comme sur les images des magazines. Un grand couloir voûté ruisselant d’humidité où ne manquaient que des soldats affamés et des blessés mourant. Il y retrouva ce puit qui s’élevait vers la plate-forme extérieure. Coupole en acier épaisse de cinquante centimètre avec une seule fente pour observer et régler les tirs de l’artillerie. L’observateur ne pouvait pendant les périodes de combat que séjourner une heure dans l’enfer. Un jour Pierre redescend, il salue en bas son remplaçant, le regarde monter en discutant et un obus tombe sur la coupole qui tremble seulement, mais son successeur qui finissait l’ascension perdit l’équilibre sous le choc dégringola jusqu’au pied et mourut sur le champ devant Pierre. Encore ému de l’événement et de cette destinée, remontée sur la plate-forme extérieure à l’air libre, on retrouva la coupole, rayée par les obus. Autour une classe de collégiens à qui leur professeur expliquait le rituel des combats. Pierre l’écoutait, le professeur lui demanda s’il était un ancien combattant. S’ensuivit une conférence improvisée douloureuse et insensée sur la guerre à cet endroit. A partir de là, nous avons rejoint Verdun, mais Pierre a voulu terminer ce pèlerinage à Saint Miniel parce que sa batterie avait bombardé depuis les hauteurs de la rive gauche de la Meuse le saillant qu’occupait les allemands toujours appelé sans doute par référence à une occupation antérieure du temps des romains. La nuit tombait, le crépuscule noyait le camp des romains dont on ne sait pas comment et pourquoi ils étaient venus là camper au bord de la Meuse. La poche Allemande de Saint Miniel ne fut reprise qu’en 1918 par les Américains, les soldats coloniaux, des avions et des chars. En somme une guerre moderne qui préfigurait la suivante. Sur la route du retour Pierre reste muet, Pierre était arrivé trop tôt ou trop tard, j’aurais voulu lui obtenir la légion d’honneur, trop tard parce que la guerre avait d’abord décoré les généraux à l’ancienneté puis les veuves voilés, et plus tard tous les survivants sans distinctions, enfin ceux qui le pouvaient encore le 11 novembre, il s’approchait des monuments aux morts, mais Pierre n’était plus là.

– Jean FERRÉ

(Ceci n’est qu’un extrait de l’article qu’a écrit mon grand-père, et qui est lui-même un extrait de ses mémoires.)

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