Le mot du Proviseur

 

Monument aux Morts de Jean Baptiste Say

Monument aux Morts de Jean Baptiste Say

Discours prononcé devant le monument aux morts de Jean-Baptiste SAY le 12 novembre 2013

Mesdames, Messieurs, jeunes gens et élèves de Jean-Baptiste SAY, haut lieu chargé d’Histoire dont chaque cour, qu’elle soit cour d’Honneur ou non, porte le nom de vos prédécesseurs morts pour la France, morts pour que vous soyez, hic et nunc, ici et maintenant, bien en vie, gourmands de vie, dans un lieu dédié à la connaissance et à la sagesse, à l’espoir, à l’avenir, à la paix…

Mesdames, Messieurs, jeunes gens et élèves de Jean-Baptiste SAY, j’ai choisi de m’adresser à vous ainsi, sans détour, sans céder au protocole convenu qui consiste à énumérer hiérarchiquement les grades et qualités de chacune et de chacun pour ouvrir ce discours : car, sans distinction, nous sommes tous égaux devant la mort ; et l’humilité anonyme s’impose devant ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour nous tous.

Chacun des hommes dont le nom figure sur ce monument, chacun de ceux qui reposent, seuls ou dans une fosse commune, dans les immenses cimetières militaires ou sous l’humus d’un bois dévasté par les obus, était un être humain unique avec ses pensées, ses convictions, ses émotions, ses souvenirs, ses défauts, ses qualités, ses passions, ses amours… Confrontés à la probabilité, voire à l’imminence de leur mort violente dans un monde sauvage et insalubre, ces jeunes esprits de vingt ans subirent une épouvantable torture physique et une souffrance morale difficiles à imaginer…

Essayons cependant, un instant, d’imaginer ! Je n’aurai pas la prétention de vous faire ici un cours d’Histoire ; vos professeurs s’y emploient, avec des compétences bien plus affirmées que les miennes… la Marne, la Somme, Verdun, Douaumont, le Chemin des Dames… Je vous livre simplement quelques prélèvements.

Imaginez un coin de France ou de Navarre, au village d’Auteuil ou ailleurs, et une famille… Le soleil s’en est allé, la nuit s’installe dans la maison, elle balaie déjà leur bonheur. Il ne leur reste plus qu’un mince coin de ciel bleu, vite appelé à disparaître. La même appréhension les tourmente tous ; ils s’épient, se devinent sans s’avouer cependant leurs mutuelles angoisses. Ils tentent en vain d’échapper à la hantise atroce du départ. « La mobilisation est déclarée, le départ c’est pour demain matin ». Lui n’ose pas regarder ses parents de crainte de rencontrer leurs yeux ; eux masquent leur chagrin dans un effort qui lui broie le cœur.

Mesdemoiselles, Messieurs, ce soir, tard dans la nuit peut-être, en pensant à tous ces garçons qui bouclaient leur valise ou leur havresac, à toutes ces mamans qui faisaient cuire des œufs durs pour leur départ, ne confondez pas le dérisoire – l’œuf dur – et le tragique… et ne vous endormez pas sans gratitude ! Car cette guerre qu’on croyait brève et aisément glorieuse, s’est vite révélée être durablement un enfer !

Le soldat Giraud avait 31 ans, et on l’évacuait de Verdun, lorsqu’il écrivit la lettre suivante :

« Ma chère mère,

Par quel miracle suis-je sorti de cet enfer ? Je me demande parfois s’il est bien vrai que je suis encore vivant. Nous sommes montés mille deux cents, et redescendus trois cents. Pourquoi suis-je de ces trois cents, je n’en sais rien. (…) Personne ne pourra jamais savoir par quelles transes et quelles souffrances horribles nous avons passé. (…) des jours et des jours sans manger et presque sans boire, huit jours à vivre au milieu d’un charnier humain, couchant au milieu des cadavres, marchant sur nos camarades tombés la veille. Ah ! J’ai bien pensé à vous, durant ces heures terribles. » 

Le 11 septembre 1916, à l’hôpital de Chartres, Raymond Giraud mourait de ses blessures.

Il existe tant de lettres comparables, tant de lettres d’amour et d’adieux écrites en enfer, et chacune d’entre elles pouvait être la dernière. Un matin, l’épouse, les parents, sœurs ou jeunes frères, découvraient la missive officielle et l’atroce nouvelle ; puis venait le temps de l’absence, du deuil, et parfois de la course éperdue pour savoir, pour comprendre ; pour accepter ? Trois raisons m’ont conduit à confier à un humble «poilu» la première et seule citation de cette allocution alors que tant d’écrivains célèbres ont à leur talentueuse façon évoqué 14-18…

La première est symbolique. Elle tient au respect des morts, à l’ombre dans laquelle leur héroïsme nous relègue, à la préséance absolue que le sacrifice leur a acquise.

La deuxième est historique. Depuis la mort de Lazare Ponticelli, en mars 2008, il n’y a plus de combattants français de la Grande Guerre. Les soldats de 14-18 ne vivent plus qu’à travers nous. Il nous incombe, il vous incombe de relayer leurs voix, de perpétuer leur témoignage.

La troisième, enfin, vient du cœur de mon métier, celui de Proviseur et de représentant de l’Education nationale ; ce monument illustre parfaitement l’enjeu : la Patrie s’appuie ici sur deux forces vives, le soldat et l’écolier, le soldat pour défendre l’intégrité du territoire et les valeurs de la République, l’écolier pour refuser qu’on exalte la guerre et pour mettre son savoir et son intelligence au service de la paix.

Oui, « au service de la paix »…

Parce que cette guerre des tranchées était informe, monstrueuse, terrifiante d’indécision, de boue et de sang mêlés ; parce que cette première guerre moderne, celle des gaz et des lance-flammes, semblait accuser plus encore la fragilité dérisoire de l’homme.

Et de cette atroce mêlée, beaucoup ne revinrent pas : ils sont ici présents par leurs seuls noms d’écoliers ou de professeurs gravés dans la pierre…

Et ceux qui revinrent, revinrent laminés par l’épreuve, brisés aussi. Les uns avaient perdu leurs membres, leurs poumons, leurs visages mués en « gueules cassées » ; d’autres – qui n’étaient pas moins atteints – avaient perdu… leur jeunesse !

Dans leurs familles, ils ramenaient la fierté, mais aussi le deuil et le silence. Chaque survivant avait l’ombre d’un mort à son côté. Et la France entière portait comme une blessure sa terrible victoire.

14-18 est l’une de ces guerres que la paix n’efface pas. Ceux qui l’ont traversée ont voulu que leurs souffrances ne restent pas sans leçons.

Dans le feu des combats, ils ont découvert la fraternité profonde de ceux qui risquent leurs vies ensemble. Héros, ceux qui s’élancèrent sous les balles avec la certitude qu’un compagnon sur quatre serait fauché. Héros, ceux qui feignirent la confiance, pour ne pas gagner les autres à leur désespoir. Héros ceux qui se battirent pour la victoire sans perdre leur âme.

La paix venue, ils ont voulu qu’on honore le soldat et refusé qu’on exalte la guerre.Ils ont pour beaucoup crié : plus jamais ça ! Et leur cri a été entendu. Nous savons que leur pacifisme n’a pas empêché le retour d’une seconde guerre. Mais nous savons aussi que 14-18 reste, dans nos consciences, l’une des pierres d’angle de la réconciliation européenne.

Ce monument, au cœur de Jean-Baptiste SAY, fait écho à toutes les croix des cimetières militaires, à tous les mémoriaux présents au centre de chaque commune française, mais aussi  aux morts dont la seule sépulture fut la déchirure d’une tranchée dans le paysage…

Ces élèves et professeurs de notre lycée ont connu l’une des pires épreuves que l’humain puisse connaître. Ils ont vu leur raison déchirée sur les barbelés, leur cœur enlisé dans la boue mortelle. Leur abnégation les a portés au sacrifice.

Devant ce monument, formulons le vœu que ce témoignage de la fureur passée vous engage doublement, vous, élèves de Jean-Baptiste SAY : il vous revient en effet de ne jamais oublier vos aînés, mais il vous incombe plus encore – et je l’affirme avec gravité – de ne pas répéter les drames qu’ils ont vécus.

Peut-on, aujourd’hui, en ces temps de paix, ces temps où le bonheur de la vie, même difficile, est légitimement célébré, oui, peut-on prononcer devant tous ces noms ici gravés dans la pierre, le mot : « merci » ? Les plus sceptiques diront que cette reconnaissance se perd dans le vent. Ils diront que ce mot ne ressuscite personne, qu’il ne sauve pas tous ceux qui auraient dû être épargnés il y a aujourd’hui 100 ans !

Et pourtant, je le prononce. Je le prononce pour chaque homme tombé pour la France, tombé pour l’honneur, tombé sous les ordres, tombé pour les copains, tombé pour une raison intime qui ne tenait parfois plus qu’à un fil.

Je le prononce en imaginant que cette statue porte encore un peu de la vie de tous ceux qui ne revinrent pas.

Je prononce ce mot, pour nous, bien vivants, si vivants et parfois insouciants devant le sacrifice de ceux qui périrent sous le feu, dans l’espoir que nous n’ayons plus jamais à choisir entre la servitude et l’hécatombe.

Ensemble, saluons ces poilus : nous sommes de la même école et nous leur devons notre liberté ! Et, sous leur regard, saluons la paix reconquise.[minute de silence et dépôt des gerbes]

Sylvain GRESSOT, Proviseur.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s